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Tranche de vie à
la cité Sainte Barbe |
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(ou les souvenirs dun
fils de mineur de Flamanville)
par Pierre MABIRE
De la mine de fer de Diélette, il ne reste plus aujourdhui
que les vestiges branlants du grand caisson, au large de la
centrale nucléaire, et la petite cité Sainte-Barbe
de Flamanville et ses maisons ouvrières dont certaines
sont, hélas, laissées à labandon.
Pendant plus dun demi-siècle, cette cité
rythma la vie de la commune. A lheure de la relève
des équipes, il fallait voir les hommes, en bleu de chauffe,
partir aux lueurs du jour pour passer la journée dans
les galeries sous-marines afin dextraire ce minerai si
riche et de haute qualité : un minerai dexception.
De par sa position géographique, cette mine ne ressemblait
à aucune autre. Travailler sous la mer, à plusieurs
centaines de mètres du fond marin, nétait
pas un mince exploit. Les galeries se dirigeaient vers deux
directions principales : lune vers lintérieur
des terres, lautre vers le large.
Leau dans laquelle les mineurs pataugeaient provenait
des sources terrestres et des nappes phréatiques sinfiltrant
par les failles rocheuses. En revanche, les galeries sous marines
étaient sèches car les fonds marins, constitués
de couches très épaisses de sable et de limon,
offraient une étanchéité à toute
épreuve.
A cause des infiltrations, il fallait donc pomper sans cesse
car il arrivait quen dégageant une veine de minerai,
les hommes percent une poche deau qui se répandait
dans les galeries. Mais pour les mineurs, il était indifférent
de travailler dans lune ou dans lautre. Le travail
était le même, très difficile. Il nétait
pas question cependant de taper dans la veine de minerai à
laide de pioches. Les blocs de plusieurs tonnes devaient
être dégagés et brisés à la
dynamite. Cétait le travail des artificiers. Ce
fut notamment le travail dHenri, mon père.
Lallumage des explosifs se faisait toujours à la
fin du service dune équipe, lorsque tous les mineurs
étaient remontés à la surface. La sécurité
devait être extrême. Il fallait dabord faire
lappel de tous afin de vérifier si lun deux
nétait pas resté dans un boyau de galerie
car les explosions pouvaient provoquer des effondrements. Des
blocs de pierre et de minerai auraient pu écraser des
retardataires ayant laissé passer lheure de la
remontée à lair libre.
Lorsquon était sûr que les galeries étaient
entièrement désertes, les responsables déquipe
indiquaient les lieux où les explosifs devaient être
posés, car cela mettait en jeu la production de léquipe
suivante. Il fallait que les charges soient bien dosées.
Mal positionnées et trop faibles, elles nauraient
pas pu disloquer les blocs de minerai. Trop fortes, elles auraient
pu endommager la structure des galeries et provoquer des éboulis
inopportuns.
Une fois les bâtons dexplosifs en place, il restait
à allumer les mèches des détonateurs qui
devaient être suffisamment longues pour que les artificiers
aient le temps de remonter à la surface, sans risquer
dy laisser leur peau.
Il arrivait cependant que des mèches brûlent trop
rapidement, et mon père se souvint de scènes de
panique lorsque tout menaçait dexploser avant le
moment de la remontée. Il se souvenait aussi de cet artificier
qui navait pas pris garde : dans lascenseur de la
descente, une mèche sétait allumée
au contact de la flamme de sa lampe à carbure. Fort heureusement,
son collègue eut le réflexe de la couper avant
que le détonateur nexplose. Une grosse frousse
!
A la suite des détonations, le minerai encombrait les
galeries. Il fallait alors briser les plus gros blocs à
la masse et les charger dans les wagonnets qui les remontaient
à la surface.
Mon père exerça ce travail dans les mois qui précédèrent
la seconde guerre mondiale.
Avant cela, il avait été militaire. Sétant
engagé à 17 ans dans une unité de lArmée
de lAir cantonnée en Syrie, il avait participé
à la campagne de France au Proche-orient. A son retour
en Métropole, il avait préféré revenir
à la vie civile et avait trouvé du travail dans
une carrière de granit située le long de la route
allant du port de Diélette à la mine, lancienne
carrière de lentreprise Carat dont on peut toujours
voir les excavations dans la falaise.
Le métier de carrier était dune grande dureté.
Il exigeait une force physique à toute épreuve,
pour fendre le granit et pour résister aussi au vent
et à la pluie venant du large, car la carrière
était très exposée aux intempéries.
Mon père était, lui aussi, taillé dans
le roc. A Diélette, il louait une petite chambre sans
confort, près de lHôtel de la Falaise, au-dessus
du " cinéma Poignant ", où la population
locale se retrouvait de temps en temps pour assister, pour quelques
sous, aux projections de films.
Lorsquune place soffrit à lui à la
mine de fer, il nhésita pas à se faire embaucher
car le salaire était meilleur, et la société
dexploitation offrait à ses salariés la
possibilité davoir un logement dans la cité
Sainte Barbe. A lHôtel restaurant de la Plage et
de la Marine, qui faisait face au " port neuf ", il
avait pris lhabitude dacheter son paquet de tabac,
et prendre aussi, de temps en temps, un petit verre de vin blanc.
Moins que le tabac et le verre de vin, cest surtout Marguerite,
la très jeune cousine du patron qui lintéressait
et dont il était amoureux.
Les deux jeunes gens comprirent vite quils se plaisaient.
Mais Marguerite navait pas le droit de montrer ses sentiments
et de quitter létablissement. Son cousin et patron,
plus âgé quelle dune vingtaine dannées,
Jean Dufay, et lépouse de celui-ci, Cécile,
qui lemployaient depuis quelle avait à peine
12 ans, veillaient sur elle. Il naurait pas fallu que
leur " protégée ", quils faisaient
travailler du petit matin jusquau delà de minuit
( !), pour pas un sou, ait une aventure avec un garçon
et leur impose une maternité non souhaitée. Marguerite
souffrait terriblement de ce manque de liberté, et surtout
de la charge de travail qui pesait sur sa frêle silhouette
et ne lui laissait guère le temps de sintéresser
aux jeunes gens de son âge. A elle les grosses corvées
: les brocs deau chaude à monter dans les chambres
des hôtes, les clients à servir au comptoir du
bar jusquà lheure de la fermeture, les crustacés
quil fallait cuire le soir après le départ
des derniers clients, le linge du restaurant et de lhôtel
à repasser avant daller dormir. Il était
souvent une ou deux heures du matin lorsque Marguerite retrouvait
son lit. Et ce, sans le moindre salaire au bout du mois. "
A ma mort, tu hériteras de lhôtel ",
avait promis le cousin Dufay
Fort heureusement, un hôtel restaurant est un lieu de
passage très fréquenté. Sy croisent
des gens de toutes conditions. Et ce remue ménage permanent,
à partir du printemps et jusquà lautomne,
égayait lexistence de la jeune fille au caractère
gai et enjoué. Cétait le " Père
Quatsous ", suivi du Père Léonard et
du Père Le Boulanger, venant livrer leur pêche
du jour, lamie Rose Léonard, fille du pêcheur
- sa complice - qui laidait dans les tâches ménagères,
les petits déjeuners à servir dans les chambres,
les amants dun jour ou de toujours qui restaient au lit
des journées entières, les officiers de la Marine
en belle tenue blanche venus spécialement de Cherbourg
pour dîner face à la mer.
Une fois par an, il y avait aussi le patron dun bordel
à matelots de Cherbourg qui offrait une journée
à la mer à "ses filles". Cela faisait
partie du folklore de lHôtel restaurant de la Plage
et de la Marine, et loccasion de collationner un lot de
belles anecdotes à raconter aux clients pour le reste
de la saison.
Puis vint la guerre. LHôtel restaurant de la Plage
de la Marine qui marchait si bien perdit sa clientèle
aisée qui apportait lessentiel du chiffre daffaires.
La guerre avait brutalement mis fin à lune des
traditions de la maison : les apéritifs du midi et du
soir, copieusement servis par le patron et agrémentés
daccompagnements fabriqués sur place. Les plateaux
de fruits de mer firent place à des menus bien moins
flamboyants. Fini les rendez-vous galants, les repas paysans
à nen plus finir. Les clés des chambres
de lhôtel restaient désespérément
suspendues à leur clou.
Les rares clients regardaient la ligne dhorizon de la
mer en pensant quà quelques heures de bateau de
là, cétait lAngleterre. Mais aurait-il
fallu pour cela éviter les courants puissants du Raz
Blanchard et échapper à la surveillance opérée
par lennemi à partir dAurigny, île
occupée, et gardienne avancée en mer du port et
de larsenal de Cherbourg sous contrôle allemand.
Comme en juillet 1914, la mobilisation sonna la fermeture de
la mine de fer. Les pompes dassèchement des galeries
nétant plus en fonction, la mine, rapidement inondée,
ne fut plus exploitable. La cité Sainte-Barbe se mit
à vivre au régime de la guerre et du chômage,
cest-à-dire sous le rationnement et dans la pauvreté.
Avant de partir au front, Henri avait promis le mariage à
Marguerite, au grand dam des cousins Dufay, qui auraient préféré
un autre parti pour leur nièce. Un garçon plus
fortuné, certainement.
Marguerite ne voulait cependant pas entendre parler des prétendants
que les Dufay tentaient de lui suggérer. Puis dautres
garçons du pays, commerçants ou paysans, ne lui
plaisaient pas. Celui quelle préférait,
cétait Henri, et personne dautre.
Les deux jeunes fiancés ne sétaient jamais
rencontrés en dehors de la salle de café de lHôtel
restaurant. Des regards croisés, des mains frôlées,
des mots chuchotés, cétait leurs seuls échanges.
La première fois où ils purent sortir ensemble,
seuls, ce fut la veille de leur mariage. La promenade navait
rien doriginal : jusquau bout de la grande jetée,
et sous le regard attentif de Jean et Cécile Dufay, gardiens
de la bienséance et de la vertu. Le mariage eut lieu
à léglise de Flamanville, en comité
très restreint. Cétait en avril 1940. Henri
avait obtenu une permission spéciale de trois ou quatre
jours. Pour la première fois depuis quelle était
arrivée à Diélette, grâce à
son mariage Marguerite put quitter enfin la mauvaise chambre
à courants dair, sous le toit de lhôtel,
dans laquelle il gelait, voire neigeait lhiver lorsque
soufflait le vent du nord. Le couple alla habiter à la
Cité Sainte Barbe, dans une maison proche du château
deau. Chaque maison ouvrière de la cité
était faite pour quatre familles. Dans chaque logement,
il y avait juste assez de place pour vivre avec deux ou trois
enfants. Le jardin nétait pas bien grand. Quasiment
tous les mineurs disposaient dun lopin de terre quils
louaient à proximité de la cité. Celui
de mon père donnait sur la falaise et dominait la mer.
Pour mon père, la guerre sous luniforme sacheva
avec la débâcle, en mai et juin 1940. Une partie
de son régiment avait été décimée
quelque part dans les Ardennes, lors de loffensive allemande
qui précéda la prise de Dunkerque et lenvahissement
de la France. Lui, conduisait un camion devant ravitailler les
troupes en matériel et armements de toutes sortes. Le
16 ou le 18 mai, il était à Amiens. Le lendemain,
sur dautres chemins, vers la destination indiquée
sur son ordre de mission. En route, il apprit que la gare dAmiens,
où la veille il avait livré des marchandises,
et toute la ville venaient dêtre bombardées
et incendiées par laviation ennemie. Puis, le 17
juin, vint lordre donné aux militaires français
de baisser la garde, de rentrer dans leurs casernes puis à
la maison. Mon père ne tarda plus à être
démobilisé. Lorsquil revint à la
cité Sainte Barbe, il fallut trouver du travail. Il en
trouva un, qui ne nourrissait guère son homme : bûcheron.
De temps en temps, il donnait aussi un coup de main à
lHôtel de la Plage et de la Marine, où Marguerite
allait encore travailler parfois, pour aider ses cousins en
échange dun peu de beurre ou de viande. Quant au
jardin de la falaise en ces temps de guerre et de rationnement,
il nétait pas du meilleur rapport. Il était
fréquent que les légumes soient volés la
nuit, avant même dêtre à maturité.
Dès leur mise en terre, les plants de patates étaient
dérobés. Le poulailler était systématiquement
pillé. Impossible délever de la volaille.
Le chant du coq, le caquètement des poules, le piaillement
des poussins étaient autant de signaux davertissement
qui attiraient les rôdeurs. La poule que mes parents avaient
pu sauver avait donc son pondoir dans la cuisine et vivait dans
la maison où sa ponte était bien protégée.
Impossible daller à la côte pour pêcher
du poisson, des coquillages ou des crustacés. Les Allemands
en interdisaient laccès, de peur que les habitants
prennent le large pour rejoindre lAngleterre, ou faire
des signaux à quelque bateau des Alliés. Une vigie
allemande faisait bonne garde au pied du phare du " port
neuf " et tirait sur ceux qui enfreignaient linterdiction.
Seule était tolérée la quête du bois
échoué le long de la plage, pour chauffer la maison
et faire la cuisine. Mais cétait du mauvais bois,
salé, toujours humide, qui finissait par séteindre
sous la marmite tiède avant davoir pu brûler
entièrement.
La guerre et les restrictions nempêchèrent
pas lamour. Henri et Marguerite eurent leur première
fille en juillet 1941. A cause de létat de santé
de la jeune maman, la naissance eut lieu à lhôpital
de Valognes. Le second enfant, un fils, naquit en décembre
1943 à la cité Sainte-Barbe. Puis la famille déménagea
pour habiter une autre maison dans la cité, près
du " douai " - un ancien lavoir désaffecté.
Cest là que je vis le jour, la guerre finie, le
28 décembre 1945. Cétait le jour où
le gouvernement français, confronté à la
désorganisation économique du pays et à
la rareté des denrées alimentaires, rétablit
pour quelque temps les tickets de rationnement. Cest ici
que je fis mes premiers pas, découvris le monde autour
de moi.
Ayant conservé des souvenirs très précis
de ma toute petite enfance, je me souviens encore de leau
que ma mère allait chercher dans des brocs à la
pompe dune place toute proche. Je me souviens aussi les
jours de lessive où elle mettait son linge dans une grande
brouette pour se rendre au lavoir de la mine, là où
leau claire coulait en abondance. Beaucoup de femmes sy
retrouvaient et faisaient courir toutes les rumeurs du pays
plus ou moins croustillantes tout en brossant vigoureusement
leurs draps de toile de lin ou de coton.
Je me rappelle encore le lait que jaillais chercher à
la ferme du Hameau Guillemet, ou à la ferme de Mme Melchior.
Pas loin de là, cétait le hameau Artus,
où le café-épicierie de Mme Boisset faisait
face au café-épicerie de M. Puybertier - un vrai
bazar où lon trouvait de tout, de la boite de petits
pois à la paire de chaussures en passant par lexcellent
vin mis en bouteille par la maison et les cartouches pour le
fusil de chasse. Pour le pain, nous allions le chercher à
la boulangerie du hameau Blondel, doù lon
voyait la mer, doù lon rejoignait Diélette
par un petit chemin de terre que nous avions lhabitude
de nommer " la Grimpette ", ou encore " le Grimplet
" (la petite côte), à travers un champ en
contrebas de la maison du Bec adossée à la falaise.
Cest encore à Diélette que jai fait
mes premiers pas dans leau mer, pris mes premiers bains
dans les petites mares du port chauffées par le soleil
à marée basse. Tandis que maman était occupée
à lHôtel restaurant qui avait repris de lactivité,
nous, les enfants, étions placés sous la surveillance
attentive de Mme Braquet, la couturière, dont les fenêtres
de la maison donnaient aussi sur le " port neuf ".
A deux pas de chez elle, cétait lépicerie
de Mme Hochet, qui régnait en maîtresse femme sur
sa famille et sur la marche de la ferme de son époux.
Pas très loin non plus, près des anciennes casernes
des douaniers, il y avait le petit atelier de fonderie de M.
Charossus, qui ferma peu après la guerre, lorsque lartisan
trouva avec sa compagne un emploi à Rouen de concierge
dimmeuble bourgeois.
Trois autres hôtels restaurants fonctionnaient bien à
Diélette, et se livraient une cordiale concurrence :
lHôtel de la Falaise (qui existe toujours, tenu
après guerre par la famille Poncet), lHôtel
du Commerce (qui appartint à la famille Randier, et porte
aujourdhui lenseigne du " Baligan ") et
lHôtel des Voyageurs (qui appartenait à Mme
Martin, et qui est devenu une maison dhabitation) dont
les fenêtres donnaient sur le vieux port. Lorsque lun
des établissements affichait complet, il avait toujours
la ressource denvoyer ses clients chez un confrère.
A charge de revanche.
Les derniers mois de lOccupation furent les plus difficiles.
Dans la contrée, quiconque risquait dêtre
dénoncé anonymement à la Gestapo, par malveillance,
bêtise ou par ceux qui adhéraient à la Collaboration.
Des actions de représailles à la suite de coups
de main de résistants effrayaient la population. Les
militaires allemands se montraient nerveux, tandis que les raids
de laviation alliée sur les installations portuaires
et aux abords de larsenal de Cherbourg devenaient de plus
en plus fréquents. Mon père se souvint toujours
du mitraillage par une escadrille de la Royal Air Force dans
la campagne cherbourgeoise qui faillit le faucher.
En juin 1944, lHôtel restaurant de la Plage et de
la Marine était resté portes closes.
Les cousins Dufay sétaient installés dans
larrière-pays, à Briquebosc, près
des Pieux. Ma mère les avait rejoints avec ses deux enfants
car la vie à la cité nétait plus
très sûre.
Dans la nuit du 5 au 6 juin, la maisonnée fut réveillée
par un grondement sourd, permament, venant du dehors. Tout le
monde se leva, et compris quil sagissait dun
vaste raid aérien venant dAngleterre. Puis dans
le lointain, il y eut comme des explosions, des tirs de canon
incessants. Cécile Dufay, craignant par la suite de nouvelles
représailles allemandes sur les civils, fut prise dune
peur bleue, à en attraper une colique carabinée.
" Elle a passé toute la nuit aux cabinets ! ",
raconte encore ma mère en riant de cette anecdote cocasse
et peu glorieuse au milieu de cette nuit historique de Débarquement
des Alliés.
Avec la Libération et le départ des Allemands,
lHôtel de la Plage et de la Marine reprit son activité.
Mais à petit rythme cependant car le pays était
ruiné et nul ne songeait, dans limmédiat,
à safficher dans les restaurants de bord de mer.
Puis la vie reprit le dessus. De nouveau, la municipalité
organisa la Fête de la Mer, à la Saint Clair, avec
ses régates, ses jeux forains et sa kermesse. Et la clientèle
revint.
A la cité Sainte-Barbe de Flamanville, le bloc de maison
que nous habitions se partageait entre les familles suivantes.
Au numéro 59, cétait nous, les Mabire. Nos
voisins directs étaient les Ufatov. Une famille dorigine
polonaise que nous aimions beaucoup. Cétait des
gens dune grande douceur et dune grande gentillesse.
Nous avions quitté Flamanville et la cité lorsque
nous apprîmes que M. Ufatov sétait tué
à bicyclette en descendant la petite côte de "
La Jalousie ", qui domine le vieux port. Ses freins avaient
dû lâcher et le pauvre homme sétait
fracassé la tête en passant par-dessus le petit
mur de granit et en tombant de plusieurs mètres en contrebas.
Tout aussi terrible, la lettre que nous avions reçue
de lune des filles, nous annonçant la mort de son
frère Alexandre, tué en Algérie sous luniforme
des Fusiliers Marins. Il repose depuis au cimetière de
léglise de Flamanville, avec sa photo en médaillon
sur sa stèle. Après les Ufatov, cétait
les Bourget. Dexcellents amis aussi, et de bons copains
de jeux de ma petite enfance et de mes sur et frère.
Après cétait les Varin, dont le père,
technicien à la mine, devint plus tard, et pendant une
longue partie de sa retraite, maire de Flamanville. Nous avions
aussi parmi nos bonnes relations de quartier la famille Seyfarth,
dont le père dorigine alsacienne avait préféré
fuir de chez lui pendant la guerre afin de ne pas porter luniforme
allemand. Cest dans la clandestinité quil
avait connu sa femme.
Il était géomètre et occupait une maison
plus grande que la nôtre, eu égard à son
positionnement dans la hiérarchie sociale de la mine.
Son travail consistait à remettre constamment à
jour les plans des galeries au fur et à mesure de la
progression des mineurs dans les profondeurs du sous-sol.
Cependant, dès la fin de la guerre, mon père ne
retourna pas à la mine. Sans doute avait-il pressenti
que lexploitation du minerai de fer, qui se remettait
en place, ne durerait pas éternellement ? Comme les Chemins
de fer renonçaient à construire une ligne jusquà
Flamanville pour acheminer le minerai jusquau port de
Cherbourg, il avait pensé que lentreprise ne serait
plus rentable très longtemps. Aussi, cest à
la SNCF quil alla proposer ses services. Il y avait tant
à faire pour remettre le pays sur les rails !
Il fut affecté au port de Cherbourg, à la conduite
dune grue à vapeur, pour le chargement et le déchargement
des marchandises, entre trains et bateaux. A lété
1949, il recevait sa mutation pour un emploi similaire au port
de Dieppe. Ma famille quitta alors Diélette et Flamanville,
mais conservait pour toujours sur place de profondes attaches
familiales et des amis qui se font maintenant de moins en moins
nombreux, car le temps et la vie passent pour tout le monde.
Gravement malade, Jean Dufay avait mis son établissement
en gérance. A sa mort, puis à celle de son épouse
qui le rejoignit peu de temps après dans la tombe dans
le petit cimetière marin de Siouville, commune voisine
où ils avaient leur résidence, ma mère
nhérita jamais de lHôtel de la Plage
et de la Marine et ne fut jamais payée des quelque 10
ans de travail sans salaire !
Habitant alors dans les environs de Dieppe, à cause du
travail de mon père, la famille ne cessa jamais de remémorer
ces années très contrastées, faites des
souffrances du travail et de la guerre, mais aussi de la joie
des naissances et de lenfance, et de la vie au bord de
la mer et dans la cité, si riche humainement.
Et chaque mois de janvier, tous les ans, jusquà
mon adolescence, il me revint le devoir décrire
la traditionnelle carte de vux du Nouvel an à Mme
Besson, demeurant au hameau La Vaugonnée, à Flamanville.
Comme souvent dans le canton, dans lattente du médecin
le docteur Louis Boisroux, cest elle, la sage-femme, qui
avait assisté ma mère lors de ma naissance.
Je lui devais une reconnaissance éternelle car elle mavait
sauvé la vie en me libérant du double tour de
cordon ombilical qui me serrait le cou et me congestionnait.
Heureusement, son geste professionnel me permit de respirer
et de pousser les premiers cris dune vie qui mouvrait
ses bras.
Amiens, le 6 mai 2003.
Pierre MABIRE. |
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| Diélette et Flamanville, sur la côte, dans
le canton des Pieux au sud-ouest de La Hague. |
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